"L'OTAGE"
I.
Le premier jour je t’écris un long message : des milliers de mots, des milliers de virgules et peu de points, pour que tu saisisses la vitesse du rythme que ta pensée m’imprime.
Dans ma cabine il fait trop chaud. L’écran du téléviseur éclaire et fait clignoter la pièce toute entière. Un vieux ventilateur grince.
Sur le pont supérieur j’entends les rires des marins qui dînent qui boivent qui chantent et s’égosillent.
Moi j’ai le mal de mer et les secousses me vont vomir.
PS : un bateau inconnu nous suit depuis que nous avons quitté les eaux territoriales.
Le dixième jour je réponds à ta lettre : des centaines de mots, des centaines de virgules et quelques points pour te parler de mon affection le plus précisément possible.
Dans ma cabine l’air est de plus en plus humide. L’écran du téléviseur s’éteint de temps à autres et plonge alors la pièce dans le noir. Le ventilateur grésille. Si les méduses n’étaient pas phosphorescentes je n’y verrais rien.
Sur le pont supérieur les marins sont moroses, ils ont perdu l’appétit, n’ont plus soif. Ils discutent à voix basse.
Mon mal de mer s’est calmé, les flots se sont assagis, mes vomissements sont très rares.
PS : le bateau qui nous suit est un bateau de pirates somaliens. Il se rapproche.
III.
Le centième jour mon message est court - presque télégraphique - j’en suis conscient : autant de virgules que de points.
Dans ma cabine il commence à pleuvoir. L’image de mon téléviseur est de plus en plus pâle et les méduses phosphorescentes se sont éteintes. Reste la lune, lorsque la nuit est suffisamment claire.
Sur le pont supérieur les voix se sont tues et j’entends maintenant les mouettes qui viennent grignoter les miettes qui subsistent sur la table au couvert défait.
L’océan est parfaitement calme, je n’ai plus le mal de mer.
PS : les pirates somaliens ont accosté hier soir à l’heure de l’apéritif. Je n’arrive pas à savoir si nous sommes leurs otages. Ils sont aimables et je m’entends bien avec leur chef, qui s’appelle Sedar. Nous jouons ensemble de la guitare, à l’heure de la sieste, lorsqu’il a fini de torturer le capitaine.
IV.
Le millième jour je décide d’arrêter de t’écrire. Stop. Pour te le dire il me suffit d’une phrase aussi courte que la sentence d’un juge américain. Stop.
Dans ma cabine l’eau s’est changée en glace. Mon téléviseur s’est éteint hier matin. La lune quant à elle est entrée dans la mer et j’ai bien peur qu’elle s’y soit noyée. Je n’y vois plus rien. Je ne distingue pas même le clavier de mon ordinateur. Le ventilateur a cessé.
Sur le pont supérieur j’entends des bruits de pas nus et de lourds battements d’ailes, comme si les mouettes étaient devenues des albatros et les albatros des anges. J’entends marcher les anges.
PS : les pirates ont décidé d’exécuter le capitaine, le comptable et quatre autres membres de l’équipage. Après cela, il ne restera plus que le cuisinier et moi. Sedar m’a dit que ses hommes avaient besoin de bien manger et qu’ils ne tueraient donc pas le cuisinier. J’ignore s’ils ont également besoin de m’écouter chanter, mais je révise quand même mes gammes et je m’exerce chaque jour au cas où.
La mer est lisse comme un miroir et sa surface semble tellement dure que j’ai peur de m’y fracasser lorsque j’envisage de me jeter à l’eau.
Arsène Hasar.
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